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Blog du Master 2 Franco-Espagnol Pro Patrimoine, Gestion et Conservation du Patrimoine Territorial

L'Exposition "Le maître de Llupia"

12 Novembre 2013, 17:47pm

Publié par masterpropatrimoinedeperpignan

 
Vendredi 25 octobre 2013, sous la direction de M. Mathon,  nous sommes allées visiter l’exposition « Le Maître de Lupia, un peintre en Roussillon au début du XVIème siècle, Découverte-Restauration », à la Chapelle Notre-Dame des Anges à Perpignan.
Cette exposition, qui s’est déroulée de septembre 2012 au 26 octobre 2013, présentait 6 panneaux peints provenant d’un ancien retable de l’église de saint Thomas à Llupia (dans les Pyrénées-Orientales). Ces panneaux datant du XVIème siècle et relatant la légende de saint Thomas, ont été découverts et restaurés par le Centre de Conservation et de Restauration du Patrimoine (CCRP) des Pyrénées-Orientales.
La Renaissance artistique en Catalogne s’étend sur 150 ans (de la fin du XVème siècle jusqu’en 1640 environ). Durant cette période, des artistes flamands ou germaniques viennent exercer leur art en Catalogne et en Roussillon. L’étude des œuvres découvertes à Llupia a permis de découvrir un de ces peintre (dont l’identité nous reste inconnue) : le « Maître de Llupia ». Ce peintre a sans doute également réalisé deux autres panneaux, appartenant à l’ancien retable de l’église d’Argelès, ainsi qu’une œuvre conservée à Passa.
 
 
 
 
 
1)      La découverte des œuvres
En 1998, des travaux de restauration de la petite église de Llupia ont lieu. A l’occasion de cette restauration de l’édifice, le mobilier est retiré et mis en sécurité.
En plus du retable du XVIIIème dont il sera question plus bas, on connaissait un panneau peint représentant l’Incrédulité de Saint-Thomas. Ce tableau, daté du XVIème siècle, retaillé et encastré dans un cadre moderne était présenté à droite du chœur. Très endommagé par des attaques de termites et présentant des soulèvements de la couche picturale,  il fut déposé et stocké à plat dans les réserves du CCRP.
Image 1
Le retable du maître autel, datant du XVIIIème siècle et déjà restauré en 1886, nécessitait un nettoyage, un décrassage et un traitement insecticide.  A l’occasion de ces travaux,  le prêtre souhaitait réaménager le massif d’autel maçonné, édifié en 1886 et sans intérêt historique et artistique majeur, afin de le réduire en profondeur pour laisser plus de place pour la liturgie. 
C’est derrière l’autel détruit, en partie enterré par les comblements de celui-ci, que les restaurateurs du Centre de Conservation et de Restauration de Perpignan découvrent un panneau badigeonné de gris, dont la partie basse endommagée laissait paraître du bois, de la filasse et des traces de préparation.
 Deux fenêtres de dégagement sont pratiquées et mettent à jour une partie de visage et une main. La technique et le style permettent de reconnaître une peinture du XVIème siècle et d’émettre un rapprochement avec le tableau de l’incrédulité conservé dans l’église.
En démontant les différents éléments du massif d’autel, les restaurateurs découvrent un panneau de bois remployé comme étagère, sur lequel apparaît, une fois déposé, une figure de saint Paul. Une prospection systématique permet de mettre à jour d’autres fragments de bois badigeonnés, le tout dans un très mauvais état.
 
 
 
 
       Image 2
 
 
 

Situation des panneaux peints découverts : schéma reproduit du catalogue de l’exposition p. 10 et 11.

 
 
 
 
L’étude des panneaux et de la documentation disponible sur la restauration de 1886 permettent d’avancer que le réemploi des panneaux du XVIème siècle ne date pas de l’époque baroque mais de la restauration faite à la fin du XIXème siècle. C’est sans doute à l’occasion de la démolition et de la transformation du massif d’autel en 1886 que les panneaux du XVIème siècle -conservés depuis 1760- ont été redécoupés, sciés, réassemblés et utilisés comme de simples planches sans tenir compte des peintures.
 
 
 
2)      Un retable du XVIème siècle
Les panneaux retrouvés sont des éléments fragmentaires d’un retable du XVIème siècle, sans doute démonté lors de la construction du retable baroque vers 1760. Dans le Roussillon, la Contre-Réforme et les changements de goût esthétique ont conduit au démontage de nombreux retables renaissance entre le milieu du XVIIème et la seconde moitié du XVIIIème siècle. A Llupia, faute de place, on n’a pas reconstruit le retable renaissance dans une chapelle latérale ; on l’a sans doute démonté et stocké, sans que l’on sache vraiment où les panneaux ont pu être conservés, car il n’y a pas de véritable sacristie dans l’église.
Les études menées par Stéphanie Doppler (voir article du catalogue p. 27 à 33) permettent de retracer en partie l’histoire matérielle du retable du XVIème siècle.  Les documents d’archives indiquent qu’un riche propriétaire de Llupia, Ypolite Curubie, a commandité en 1510 à Johanes Bleyach la réalisation de la menuiserie d’un retable pour l’église de Llupia. C’est peut-être cet Ypolite Curubie que l’on voit représenté sur le panneau de l’Incrédulité, agenouillé les mains jointes dans la position communément choisie par les peintres de l’époque pour figurer le donateur. En 1512 la peinture du retable a été commandée à un artiste, dont nous ignorons le nom.
Le retable devait représenter les scènes de la vie de saint Thomas, dont la plus connue, celle de l’Incrédulité, avait été conservée et réutilisée en tableau après démontage du retable. Les autres scènes retrouvées montrent saint Thomas recevant la mission de concevoir un palais pour Gondophorus, saint Thomas en prison, le martyre de saint Thomas, saint Paul, plus deux fragments, l’un représentant une colonne et un chapiteau, l’autre une partie d’un encadrement.
 
 
3)      Conservation et restauration
 
Etat de conservation des panneaux :
Les panneaux peints retrouvés en 1998 étaient très dégradés. Ils avaient été découpés, sciés et réassemblés, sans tenir compte des peintures. Des traverses du revers de certains panneaux avaient été arrachées, provoquant l’arrachement des clous et donc la perte de la couche picturale. Les dégradations dues à l’humidité et aux attaques d’insectes étaient importantes.
Le badigeon gris qui recouvrait les panneaux utilisés comme « planches » lors du réemploi de la fin du XIXème siècle, a paradoxalement eu un rôle protecteur de la couche picturale.
 
Le panneau de l’Incrédulité est le seul qui ait été conservé comme une œuvre picturale et montré dans l’église. Les princiImage 3paux désordres qui l’affectaient étaient dus à la restauration de 1886. Le panneau avait été alors découpé de façon à être encastré dans un cadre moderne. Le panneau, déjà endommagé par des attaques de termites et par l’humidité, s’était rétracté sous la pression de ce cadre, provoquant alors des soulèvements importants de la couche picturale. C’est le seul panneau du retable du XVIème siècle qui présente une composition presque complète.
  
 

Le panneau de l’incrédulité avant restauration vue d’ensemble et détail: on voit les altérations importantes de la couche picturale.

 
 
 
 
 
 
 
 
Le panneau de saint Thomas en prison est sans doute la partie inférieure droite d’un panneau original bien plus grand, la scène devait se poursuivre vers la gauche : un personnage est coupé en son milieu et les trois autres protagonistes regardent vers la gauche. Image 4
Ce panneau tronqué, scié en deux parties, présente cependant une couche picturale en assez bon état : elle a été « protégée » par le badigeon gris. Mais les traverses du revers ont été arrachées, ainsi que les clous qui les maintenaient. On a donc des manques importants à l’emplacement de chaque tête de clou : autour des trous provoqués par l’enlèvement des clous, la peinture a disparue et le bois est à nu.
 
 
 

Le panneau de la prison : arrachement de la couche picturale et trous des clous.

 
 
 
 
 
Image 5
Le panneau dit « de l’architecte » ( la commande du palais par Gondophorus), est proche de son format d’origine, mais il manque une partie de la planche de gauche, sciée, et le bas a été entaillé lors du réemploi. L’humidité a détruit la couche picturale dans les parties hautes des trois planches composant le panneau, et le bois est à nu.
 
 
 
 

Le panneau de l’architecte : l’état de la couche picturale avant restauration.

 
 
 
 
 
 
Il ne reste qu’une planche du panneau du martyre de saint Thomas.
Celle-ci était assemblée tête bêche au panneau « de l’architecte ». Les dégradations de la couche picturale dues à l’humidité étaient très importantes sur la partie inférieure du panneau. Des attaques de termites étaient également visibles.
Le panneau représentant saint Paul était sans doute une porte placée sur le côté du retable et donnant sur la sacristie. On y voit encore la trace de la serrure d’origine et au revers celles des ferrures qui ont été déposées lors du réemploi. Le panneau réutilisé comme étagère fin XIXème a sans doute une dimension proche de celle d’origine.
Tous les panneaux sont en pin épais recouverts d’un support soigné mêlant filasse, enduit et colle animale ainsi qu’une couche de préparation blanche. Les couches colorées ont subi des altérations dues au vieillissement : les zones peintes à l’huile deviennent transparentes avec le temps, laissant apparaitre parfois le dessin préparatoire sous la couche colorée. Les bleus azurites sont les plus fragiles et les plus dégradés : le pigment est instable et noirci avec le temps. Les dorures sont très lacunaires et ont perdu une partie de leur éclat.
 
 
 
 
Le choix d’une restauration minimaliste :
Les restaurateurs ont souhaité garder une trace de l’histoire de ces panneaux du XVIème siècle. Le parti pris d’une restauration minimaliste se justifie en effet ici. Les panneaux sont très dégradés et en aucun cas ne peuvent être présentés de nouveau aux fidèles dans l’église de Llupia. Ils sont trop fragiles et trop lacunaires. De plus, l’histoire matérielle de ce retable est intéressante en elle-même. Elle pose la question des rapports d’une société à son  patrimoine, évolutifs dans l’histoire : si au XVIIIème siècle le retable de saint Thomas, « passé de mode », est simplement démonté, au XIXème siècle il est badigeonné, scié et réemployé sans aucune considération pour les peintures ! La redécouverte des panneaux au XXème siècle pose une autre question : jusqu’où faut-il restaurer ?
Ici, le choix fait par le CCRP a été de privilégier la conservation des œuvres par un travail sur les supports, puis, après nettoyage et élimination de la couche de vernis, de faire une réintégration minimaliste des lacunes afin de rendre leur lisibilité aux œuvres, tout en gardant les traces de leur histoire mouvementée.
Le panneau de l’Incrédulité a nécessité un traitement délicat du support, très déformé et attaqué par les insectes. Par un système de vérins, les panneaux ont été progressivement écartés puis ré-aplanis. Une grande partie du support a été remplacée. Les vides entre le bois et la strate de préparation ont été comblés à la cire-résine. La couche picturale très décollée a été refixée à la colle protéique. Pour ce panneau, les lacunes étaient peu importantes. Elles ont été mastiquées et réintégrées de manière illusionniste.
Les autres panneaux présentaient des lacunes beaucoup plus importantes. Les petites lacunes ont été mastiquées et réintégrées de façon illusionniste. Les plus grandes d’entre elles ont été  atténuées par une retouche visible de couleur beige.
 
 Image 6

Le panneau de l’architecte : trois états : après nettoyage, avant retouches des mastics, après restauration.

 
 
 
 
Sur le panneau de la prison, les traces des arrachements des clous ont été laissées visibles, ainsi que la ligne de sciage.
 
 
 
 
 
Image 7
 
 
 

Le panneau de la prison : état après nettoyage, après restauration.

 
 
 
Le panneau de saint Paul présentait d’importantes usures de surfaces. Image 8Les couleurs du manteau (bleu et blanc) ont été rehaussées. Les lacunes (sur le visage et sur la main droite) ont été mastiquées et réintégrées, rendant l’image plus lisible.
 

 

Le panneau de saint Paul (trois états) : avant traitement, après nettoyage, après restauration.

 

 
 
 
 
 
Cette exposition a permis de porter un éclairage sur la peinture en Roussillon au XVIème siècle. Ces panneaux sont un exemple des échanges artistiques entre la Catalogne et le Nord de l’Europe durant la Renaissance. Des peintres de culture flamande ou germanique viennent alors travailler dans le Roussillon. Ils y amènent leurs styles, leurs motifs et leurs techniques.
L’exposition pose aussi des questions essentielles sur les rapports au patrimoine dans l’histoire. Ce retable du XVIème siècle, dont le style « démodé » ne convenait plus à l’époque baroque, est successivement déposé, remplacé au XVIIIème siècle, détruit par un réemploi drastique au XIXème, redécouvert au XXème, restauré, et enfin exposé en 2012. Les panneaux du maître de Llupia exposés à la chapelle Notre-Dame des Anges n’ont plus de fonction religieuse, mais ont acquis aujourd’hui une valeur artistique et historique unique.
L’exposition interroge enfin les choix de restauration : jusqu’où faut-il restaurer ? Les panneau présentés sont dans un état très fragmentaire et présentent de nombreuses lacunes. Le choix fait par le CCRP de privilégier une restauration minimaliste peut de prime abord surprendre le public non averti. Cette restauration exemplaire permet pourtant de mieux connaître la peinture de la Renaissance en Roussillon et d’identifier un de ses acteurs : le « maître de Llupia ». 
 
Marie Alias et Florence Gripon
 
 
Toutes les images sont issues du catalogue de l’exposition : Le maître de Llupia, un peintre en Roussillon au début du XVIème siècle, Découverte-restauration, sous la direction de jean Bernard Mathon, éditions SilvanaEditorial, août 2012. 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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